Regard passionné, douceur dans la voix, il me dit son engagement d’artiste peintre aujourd’hui, ses choix, ses émotions :
« Cette toile, Un mur, fait partie d’une grande composition, Sabra et Chatila. C’est un des épisodes, un mur de douleur. Ce thème s’est imposé à moi avec force. Cet événement, ce qui est arrivé là-bas dans ce camp fut pour moi comme la chose la plus abominable. Avec ce massacre, on atteint le fond de l’horreur, comme on l’avait atteint avec les camps nazis. Depuis des décennies, on était habitué à des escalades dans l’horreur, celle-ci avait pour moi une signification particulière. Je suis né à Paris, et je suis d'origine israélite, pendant la guerre j’étais avec ma famille dans le Lot, réfugié, je n’ai pas subi la déportation, mais j’ai connu ma première humiliation en allant chercher les tickets de rationnement et ma carte d’alimentation, qui portaient un tampon me différenciant des autres… on se croit semblable, on est un enfant parmi les autres, et brusquement quelque chose vous met à part, on ne sait pas pourquoi, de quoi on est responsable… Après les humiliations, les massacres, le génocide de la folie nazie, je pensais que les israélites avaient un devoir moral d'être plus généreux que quiconque dans la vie. Le choc des événements a été brutal, j’ai besoin de lui donner une traduction picturale. C'était un devoir moral : on ne peut laisser les hommes dégénérer de tuerie en tuerie, aller d’horreurs en horreurs, je devais exprimer l’insupportable, car il faut que le bon sens l’emporte sur la bestialité : je devais en quelque sorte l’exorciser, je suis peintre : c’était par la peinture.
Chacune des quatre toiles qui composent cet ensemble sont comme un épisode, des morceaux épars. Le tragique de cet épisode historique, je le place avec le personnage central : cette femme gisante, femme tuée, femme enceinte, qui représente le sens de la vie. Par la composition en diagonale qui ramène tout vers cette femme, je tends à fixer le regard sur cette partie essentielle : c’est le sens de la vie qu’on a tué à Sabra et Chatila, c’est le sens de la vie qu'on a voulu arrêter…
je suis plus à l’aise dans les grands espaces. J'ai besoin de vastes horizons et pour cela mes toiles sont d’un grand format. Pourquoi cette toile existe ? Si mon travail peut servir la mémoire collective, j’en serais très heureux… Picasso avec Guernica a été la conscience universelle, c'est ça l’important : le témoignage artistique, c’est très important dans la vie de l’humanité. »
Alors qu’il nous livre son intimité intellectuelle, il y a dans le visage du peintre, dans ses gestes, une sérénité incroyable.
« Dans l’art intervient l’émotion, la définition de soi-même face à la vie. Selon que votre définition philosophique face à la vie ait telle ou telle direction, la traduction en sera différente. Il y a la technique, la compréhension de l’esthétique, la connaissance, et tout concourt à créer ce qui un beau jour va devenir un tableau.
Ma peinture est volontairement moderne. Cette volonté traduit cette idée : l’homme passe sa vie à organiser le monde dans lequel il se meut, il essaie d’organiser l’espace, de l’ordonner, pour pouvoir y vivre. Face à cette recherche, il y a les zones de tension, des désordres qui contrarient le projet des hommes. Ce conflit perpétuel, je tente de le traduire dans les tableaux avec mes moyens de peintre. Rien n’est jamais fini pour le peintre, et je continue dans cette voie. »