Lorsque viennent à l'atelier visiteurs et amis, leur première réaction en voyant ces tableaux et de demander : « Pourquoi ? ». Pourquoi ces sujets, pourquoi ces grandes toiles sur des thèmes rarement choisis ? – Et moi, cette question m’étonne toujours.
Certes, la légende du créateur dans sa tour d’ivoire, imperméable à la réalité, et extrayant du profond de lui-même toute son œuvre, cette légende sous-tend l’image de l’artiste ; et l’abstraction, qui a fait de l’inconscient, de l’obscur dans soi, le sujet même de l’œuvre peinte, a profondément renforcé cette opinion sur l’incompatibilité entre réalité et peinture. Et pourtant…
Et pourtant… Ce XXe siècle n’a-t-il pas, autant que les précédents, ces clameurs au cri desquelles toute conscience devrait s’éveiller ?
Comme Jacques Callot et Goya ont accusé et condamné pour leur temps et tous les temps à venir, les carnages de la guerre et les exactions de la soldatesque, comme Delacroix, ni acteur, ni témoin direct des massacres de Scio, nous a par sa peinture obligés d’ouvrir les yeux devant l’horreur, comme Géricault nous a montré l’épouvante de l’agonie des occupants du radeau de la Méduse, et de même Picasso a arraché à l’éphémère tragique la destruction de Guernica pour en laisser le témoignage bouleversant à toutes les générations futures, après lui Rebeyrolle a exprimé le drame des déracinés, des immigrés, des réfugiés, dans la série de tableaux à propos « du sac de Madame Tellidjian ».
Je ne prétends pas à leur génie, c’est leur démarche qui est mienne ; par la peinture que j'ai voulu lisible par elle-même, sans qu’il soit nécessaire d’afficher les explications, par cette peinture j’ai suivi leur route : enlever à un événement, à une situation, son caractère instantané : l’installer dans le temps, dans la conscience, comme déjà les Grecs anciens le faisaient dans leurs Tragédies ; c’est l’ambition d’une peinture qui au-delà des choses représentées, nature, paysages, émotions, essaie de parler de l’homme et de la grande douleur de sa vie.
Et de cela, qui est à l’abri ? – Car en réalité, en montrant les autres, on parle toujours de soi, de son vécu. L’immigré, c’est « moi »,– Qui n’est pas de deuxième , troisième génération ? – L’exclu, c’est « moi », – Qui est à l’abri d’une idéologie qui veut éliminer, le juif, ou le noir, ou le jaune, ou le malade, le pauvre ? La victime, c’est « moi » – Car le massacre des innocents, c’est tous les jours ; le combattant, c’est toujours « moi » – Car qui peut renoncer à la lutte contre l’injustice, le mépris, la haine ?
Et tout naturellement, mêlant indistinctement le malheur d’être homme et le bonheur d’être peintre, naissent ces tableaux, pour lesquels le « Pourquoi ? » m’apparaît toujours aussi surprenant que le « Pourquoi l’on vit ? »…